dimanche, 09 mai 2021 14:19

Le Pygmalion du roman de science

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Un véritable archéologue n’a rien à voir avec Indiana Jones. Là où Indy passe, le patrimoine trépasse ! Un véritable archéologue n’a rien à voir avec Indiana Jones. Là où Indy passe, le patrimoine trépasse ! Christiane Angibous-Esnault

Si écrire des romans de science, et non de pure fiction, oblige à certaines contraintes, le parcours de son écriture procure un réel plaisir à travers le syncrétisme opéré entre le romancier et le scientifique.
Aujourd’hui je vous parle de l’importance du conseiller scientifique pour une fiction plus vraie que nature.

De l’importance du conseiller scientifique

Jean-Olivier Gransard-DesmondRaconter de belles histoires aux enfants est un moment fort de partage avec eux. Leur faire en même temps découvrir le monde tel qu’il est est un plaisir encore plus intense. Sans mettre complètement de côté les nouvelles, les pensées, la romance et les poèmes, j’ai choisi de me consacrer principalement au roman de science, dans la discipline de l’archéologie et du patrimoine culturel. Non seulement c’est un domaine qui m’a toujours intéressée, mais en plus j’adore transmettre. Quoi alors de plus passionnant à faire lorsque de plus j’ai un excellent conseiller scientifique sous la main ?

Un roman de science, c’est quoi ?

Le chantier de fouille de la Dune du PilatSous une présentation qui va les rendre agréables, c’est une occasion de faire passer par la littérature des informations qui peuvent paraître complexes et ennuyeuses. Pas question d’ôter du scénario des histoires l’aventure, le suspense, l’amitié sous prétexte que la recherche scientifique est sous-jacente à ces histoires. Au lieu d’être dans un train-train énumératif, la recherche scientifique apparaît dans des situations qui vont créer une émotion chez le lecteur. Ainsi, au cœur même de l’histoire, l’environnement, les décors, les personnages pourront véhiculer des messages liés à la recherche elle-même, aux outils de recherche, aux concepts, aux méthodes, aux métiers et aux personnes.

Pour la plupart des enfants, découvrir ces facettes inconnues a le même impact que découvrir un trésor. Un enfant aventureux ou simplement curieux plonge dans un nouveau monde tout aussi surprenant et mystérieux qu’un monde de fiction. Et en plus « ça existe vraiment ! ».

Les romans de science en archéo, il y en a déjà !

Un exemple de roman de science pour les jeunesOn ne peut pas vraiment qualifier de roman de science la plupart des ouvrages ayant pour cadre l’archéologie. En effet, bien souvent, lorsque des archéologues veulent écrire des histoires, ils ne font pas des romans de science mais plutôt des fictions historiques en utilisant les connaissances qu’ils ont à partir de leurs résultats. Ainsi, les histoires se déroulent à différentes périodes du passé et parlent des êtres humains, des techniques, de la vie reconstituée supposée à ces périodes du passé.

Or, quelle est vraiment l’activité de recherche et quel est le quotidien des chercheurs ? Ceux-ci ont des difficultés, des joies, des peines. Ils doivent remplir des objectifs, ont des processus de travail. C’est la spécificité du roman de science. Et pour cela, les héros des histoires naviguent alors dans ce milieu aux multiples facettes. L’objectif de ce genre littéraire est atteint : vulgariser la recherche scientifique elle-même et non pas uniquement ses résultats.

Pourquoi un conseiller scientifique ?

Jean-Olivier Gransard-Desmond au cœur de son métierJe ne suis pas scientifique, même si j’aime la logique, l’analyse et les recherches. Alors, dans un domaine aussi précis que le patrimoine culturel et l’archéologie, il me serait vite facile d’écrire des bêtises. Une seule mauvaise démonstration pourrait compromettre toute la fiabilité de l’histoire ou la crédibilité du genre que j’ai choisi. Aussi, il est important de faire superviser mon travail par un conseiller qui est au cœur du métier. Il conseille, donne des pistes, témoigne. En quelque sorte, il est ma base de données.

Quel conseiller scientifique ?

Alain LoisonLe conseiller dépend de la discipline sur laquelle on écrit et cette discipline doit être bien définie. Il est important d’avoir une « personne ressource » capable de m’orienter car elle non plus ne peut pas tout connaître. Mais le conseiller a une vue élargie de son métier et des informations que je ne peux pas trouver seule.

En effet, une problématique a souvent besoin d’avoir recours à d’autres disciplines ou d’autres corps de métier. Ainsi en archéologie, les éléments de datation, la géologie, la philologie, l’anthropologie, sont des éléments qui peuvent être indispensables à l’archéologue pour compléter ses recherches et valider ses résultats. Et chacun a sa spécificité et son mode de travail et d’action. Ainsi, le conseiller ne va pas forcément donner toutes les informations existantes, mais il est aussi le guide des ressources.

Alors, comment l’auteur fonctionne-t-il avec lui ?

Jean-Olivier Gransard-Desmond et Christiane Angibous-EsnaultMoi, auteur, j’écris une nouvelle histoire. Quel genre ? Ce sera un roman d’aventure et d’amitié. Ou peut-être un polar. À moins que je n’aie envie, pour cette fois, d’écrire une comédie loufoque. Bien.

J’ai envie que mon histoire se passe sur un chantier de fouilles. Non, plutôt dans un labo. Ah, non, j’ai une idée : au fond des sous-sols dans les réserves d’un musée durant une opération de récolement des collections. Oui, c’est ça. Je tiens mon « fossile directeur », mon « vestige de référence » ! (métaphore archéologique). Bien sûr, je ne vais pas complètement l’étudier ou le raconter sous toutes ses formes. D’ailleurs, à la fin de mes romans, il y a les pages « Le vrai du faux » pour en savoir plus et faire la part des choses. Mais c’est tout de même l’élément support de l’histoire, même s’il est plus ou moins présent.

Bon, euh, comment ça se passe un récolement ? J’appelle mon conseiller scientifique en archéo et on part à la chasse aux ressources.

Les étapes

Rencontre avec Corinne de ChecchiRencontre avec Philippe JacquesRencontre avec Agnès SpycketAvant : j’élabore mon scénario pour l’histoire que je veux faire vivre à mes personnages et le conseiller scientifique apporte des éléments constitutifs du scénario pour la partie patrimoine et archéologie. Il est ainsi pourvoyeur d’idées, de contextes et de situations. Il me montre, ou bien me dirige vers de la documentation, voire des photos de son propre vécu. Il parle librement et me raconte également des anecdotes dans diverses situations sur le sujet, libre à moi de les utiliser ou non. Il me met également en relation avec d’autres acteurs du sujet grâce à son réseau. Je peux ainsi être reçue plus facilement par certaines personnes parce que mon conseiller est de leur milieu. La partie documentation et recherche est souvent bien plus longue que l’écriture même de l’histoire.

Pendant : tout ne peut pas être déterminé à l’avance. Aussi parfois mes héros arrivent devant un problème ou une situation particulière spécifique au roman de science. C’est le moment où je demande une ré-explication, un complément d’information, voire des solutions me permettant d’avancer. Le conseiller peut ainsi enrichir les conditions de la mise en scène en précisant des éléments de l’environnement ou me conseillant d’ajouter des personnes dont la présence devient nécessaire dans l’histoire. Il peut aussi servir de garde-fou en m’indiquant par exemple des différences qu’il faut prendre en compte, comme le fait des différences de législation entre les pays. Tous ces détails assurent forcément du vivant réaliste.

Après : après l’écriture, il y a la relecture. Il ne s’agit pas ici des corrections de syntaxe, de typo, d’orthographe ou de grammaire, mais d’une lecture filée de l’histoire du point de vue scientifique. Le conseiller vérifie ainsi si ça se tient, si c’est logique, s’il n’y a pas d’erreurs grossières dans les descriptions (exemple de base : la forme de la truelle de l’archéologue qui n’a rien à voir avec celle du maçon). À partir de là, la suite est classique et ne dépend plus que de moi : réécriture, corrections, bêta-lecteurs, etc.

Est-ce que son travail s’arrête là ?

Les fans d’AugustinLe plus souvent oui. Mais pas tout le temps. Selon la qualité et l’implication de votre conseiller scientifique, il peut générer une activité de valorisation. Dans mon cas, mes histoires ou le contenu de certains passages lui donnent des idées.

Ainsi, la joute oratoire de Fées contre faits a donné naissance au fictoriel « Lire, un jeu d’enfant », ou encore les toutes premières aventures d’Augustin pour lesquelles je n’ai jamais tiré le vocabulaire vers le bas, ont vu naître « La chasse aux mots ».

Enfin, une large diffusion dans le milieu archéologique et auprès d’autres acteurs de la science est le credo de mon conseiller scientifique.

Pour conclure...

Chartes, étude de la carteAinsi vous l’aurez compris, pas de roman de science sans conseiller scientifique, à moins d’être spécialiste vous même dans la discipline choisie. Le conseiller scientifique est la caution et le garant du contenu dans ce genre littéraire. C’est un genre difficile, d’autant que, dans mon cas, il s’adresse à la jeunesse. Et c’est un genre encore peu développé donc avec tous les obstacles possibles pour les éditeurs qui ont besoin de vendre vite et facilement. Mais la récompense est au bout du chemin lorsque votre fan club grossit et que même les adultes trouvent du plaisir à découvrir ce domaine et se laissent volontiers embarquer dans de folles aventures. Il n’y a pas d’âge pour le plaisir et pour apprendre.


Jean-Olivier Gransard-Desmond et Christiane Angibous-Esnault avec Thomas Zimmermann
Merci à Jean-Olivier Gransard-Desmond, rigoureux, créatif et indéfectible conseiller scientifique de mon écriture pour les Aventures d’Augustin.

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